du 31 mai au 17 juin 2018

Toile tendue pour recevoir. Il y a la lutte d’abord, le temps inconcevable de la matière, de l’air, des cheminements du sang. Le bras qui se tend et la main qui s’arme pour exprimer sans dire. Nous n’entrons pas dans le régime du récit, rien n’est à raconter. Il faudrait visualiser l’acte, les bruits des préparatifs seraient faits de cliquetis. L’artiste protège ses nerfs, aiguise ses outils, le regard est droit. Il part en peinture plus qu’il ne la fait et ce qu’il saisit dans ce geste n’est pas doux. Chaque toile nous amène, par un chemin singulier, dans un endroit jouxtant l’événement. Il y a eu voyage, quelque chose de l’ordre de la campagne, et pourtant, ce qui nous est donné à voir n’appartient pas au passé, ne peut être relégué dans l’espace rassurant de l’autrefois. L’image se fige à l’orée du souvenir. S’instituant dans les plis de la matière, elle s’insurge, refuse de quitter le présent. Elle est encore là, partout. La peinture ne l’invente pas. Elle met à jour, reconnait et retient pour nous ce qui autrement fuirait. En résulte cette sensation tenace et qui persiste de ce que l’on sait, de ce qui nous connaît, de l’impuissance des mots: le familier.

Chez Edwige Fouvry, peintre française basée à Bruxelles, les figures émergent de la peinture par touches successives qui dessinent autant qu’elles inscrivent les formes dans l’espace. La matière se jette contre le néant dans un élan qui fait barrage au vide, résiste à l’effacement. D’où la densité de blancs dont les vibrations transcendent le confinement du support. Aucune distinction entre l’arrêt sur image de l’huile et le présent de l’observation. L’arête du nez, l’oeil, la main, le bassin, le trait du contour: quelque chose arrive jusqu’à nous, dépasse ou transperce la planéité apparente de la toile. À l’inverse, Alex Kanevsky, peintre américain né en Russie, travaille une matière entre ondes et angles droits qui enveloppe et perce: ce sont des couches trouées qui structurent l’espace du tableau. Lignes, embrasures, enfilades dessinent les intérieurs dans lesquels les corps se figent, toujours solitaires, totalement absents à eux-mêmes et comme capturés par un miroir magique, affamé d’images. La peinture se fait masse sans jamais être lourde. C’est du réel qu’on se défie, de sa morsure dont il faut se défaire. On s’enlace, on mange, on dort, on boit. L’intime est un cérémonial que le peintre adresse comme un refuge contre l’intransigeance du temps, faisant de l’image une amulette. Confrontation et respiration se mêlent, tenues ensemble entre les parois de l’huile. Ainsi transfigurée, la vie s’apaise.

Certains motifs sont récurrents: bulles, marécages dont sortent des corps blocs, visages hagards… Leur récurrence doit nous parler : le sujet n’importe pas. Et n’importe pas non plus tant la question de la figuration que celle de la composition. Point n’est question ici de donner vie. L’acte de création n’est pas le surgissement génial d’un jamais vu; le travail cherche à faire tenir ensemble, à soutenir ce qui est déjà et demande à persister. D’où la nécessité d’une forme de solidarité intrinsèque, inaltérable, de chacun des éléments. La couleur par exemple, semble parfois l’enjeu majeur des toiles, la clef et la raison de leur existence, manifestation de leur jouissance d’être. De même, l’occupation de l’espace du cadre se fait dans un détournement tout en torsions, suspens, touches et respirations relevant parfois de l’ouragan. Il fait nuit, ou jour, ou singulièrement blanc. La toile de fond, aveuglante, est blafarde. Et ça chuinte: il serait possible d’entendre une bobine dont le défilement donnerait corps, dans l’impalpable de l’air, aux présences que la toile convoque. Projetés sur l’envers de nos rétines, à l’intérieur de nos paupières, dans le fond de nos synapses : avant l’image, avant le mot. Cette nature cinématographique du travail, très évidente chez Kanevsky, dont l’étrangeté est parfois tarkovskienne, tient à une grammaire de la juxtaposition. Le jamais arrêté du temps s’équilibre à l’endroit des limbes: un ensemble de taches se meuvent, des contrastes font sens. C’est cet espace de l’éternel adjacent que visitent les deux peintres, y tissant comme un film perpétuel dont la vitesse nous est imperceptible (pensons aux toiles comme au verre de nos fenêtres dont on pense qu’il est figé jusqu’à ce que, le temps aidant, des bourrelets se forment à sa base). Jamais toutes ces images imprimées dans nos chairs et qui nous composent n’auront été si proches. Si quelque volonté préside à leur convocation, les scènes qui nous arrivent viennent d’un rapport entre l’œil et la main, par une acuité sans cesse travaillée. La pratique est totale, impossible donc d’arrêter ou de singulariser sans trahir l’ensemble, c’est cette tension constante vers l’image qui fait la toile.

Lorsque, dans l’atelier, arrive le moment d’équilibre, le peintre respire enfin. Les figures vivent; arrêtées sans pour autant être piégées, elles habitent et nous attendent. Entomologistes de nos pairs, il nous est enfin possible d’appréhender l’étrangeté du familier sans heurts et d’un coup, l’éphémère se fait éclatant.

Alex Kanevsky est né en 1963 à Rostov-Na-Donu en Russie. Diplômé de la Philadelphia Academy of Fine Arts, il vit et travaille à Philadelphie. Rarement présenté en Europe, L’état des limbes est sa deuxième exposition pour la Galerie Guido Romero Pierini.

Edwige Fouvry est née en 1970 à Nantes. Diplômée de l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Visuels de la Cambre, elle vit à Bruxelles. L’état des limbes est sa quatrième exposition pour la Galerie Guido Romero Pierini.

Clare Mary Puyfoulhoux
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