du 8 au 25 novembre 2018

Wendelin Wohlgemuth

Face à nous, une silhouette spectrale vêtue d’une ample veste noire semble s’avancer placidement dans un silence étouffé. Indiscernable, son identité se terre dans le voile embué de l’atmosphère, si bien qu’il paraît difficile de savoir s’il s’agit réellement d’une personne ou d’une apparition fantomatique. Sa présence, hors du temps, hors de quelconque repère spatial, absorbe le regard, happe l’attention, pour mieux nous plonger dans un spleen sans cause manifeste. Pourquoi ressentir un tel émoi devant cette image, celle d’un banal anonyme comme il en existe sept milliards sur Terre?

Avec ses pinceaux, ses raclettes et sa peinture à l’huile, Wendelin Wohlgemuth peint des images nostalgiques à l’aspect photographique. Car oui, cette œuvre – et toutes les autres -, n’est pas un tirage terni par un éclairage trop intense mais bien une huile sur panneau. Si l’origine de la scène provient d’une vidéo ou d’un cliché existants, l’artiste la sort de son contexte, se débarrasse de l’anecdotique, pour générer un sens nouveau. Un sens inhérent au seul travail esthétique opéré minutieusement par le peintre, qui dans son atelier berlinois, perturbe volontairement la lisibilité de l’image originelle en la balayant par de larges raclages, en bandes horizontales ou verticales, lorsque la matière est encore humide. En s’appropriant de la sorte l’image, Wendelin Wohlgemuth jette autant le flou sur l’identité des portraits immortalisés, que sur la subjectivité de la photographie et de la peinture à transmettre des informations intelligibles, à commencer par leur propre essence, leur propre médium.

Défaillances et défauts de l’appareil photographique sont ainsi au cœur de l’effet esthétique recherché par l’artiste, et renvoient davantage au statut d’outil de travail que d’un moyen objectif de voir le monde. En effet, Wendelin Wohlgemuth commence chaque toile par imiter le fonctionnement même de l’appareil photographique – celui de reproduire mécaniquement une image -, et souligne alors la dimension purement technique, et sa conséquence qui est la disparition de l’aura, concept théorisé par l’allemand Walter Benjamin. C’est au moment fatidique où il étire l’huile que Wendelin Wohlgemuth fait renaître cette aura, insuffle cette subjectivité, toutes deux fondamentales dans le rapport à l’art, dans le rapport au monde. Autrement dit, la seule manière de toucher à l’objectivité n’est possible que grâce à l’intervention subjective et unique de l’artiste. Cette revendication peut se lire discrètement par la manifestation de la matière picturale apposée parfois au doigt sur certains panneaux comme le point final, l’ultime signature du peintre. Seul l’observateur assidu et attentif percevra cette marque ô combien révélatrice d’une réflexion autour du paradoxe de la perception.

En jouant des notions de reproduction et d’appropriation, de figuration et d’abstraction, de construction et de reconstruction, Wendelin Wohlgemuth interroge notre propre rapport perceptif au monde avec la sensation physique et mentale que nous n’arrivons plus à faire une mise au point. Dès lors, si cette silhouette spectrale vêtue d’une ample veste noire est aussi troublante, c’est parce qu’elle échappe au flux d’images aseptisées de notre société en quête d’absolu, pour toucher à notre mémoire collective et intime qui fait de nous des êtres imparfaits.

Anne-Laure Peressin
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