Salut

du 7 au 25 octobre 2021

Marion BATAILLARD

C’est une fête dans sa dimension la plus sonore. Les couleurs comme les bras serpentent. Elles jaillissent en faisceaux et excitent l’assemblée. Dans ce groupe qui vibre sur tout l’espace de la toile, la danse se vit seule, dans l’abandon ou dans le contrôle. Au centre de cette frise l’artiste nous observe, souriante et déhanchée. À la façon d’un Comus elle semble nous saluer, nous convier et, par sa danse, agir sur ses convives. Un sort est lancé. Les corps sont libres, mais ils sont aussi envoûtés. Au-delà d’un souhait de bienvenue, c’est à une action rituelle que semble nous inviter Marion Bataillard.

Le nom donné à son nouvel ensemble de peintures, « Salut », nous emmène hors de l’espace intime, auquel elle s’était attachée lors de ses précédentes expositions. Il y a du monde et de l’urbain dans ces nouveaux tableaux. Ils posent la question de l’altérité, de l’échange, du groupe.

Son travail trouble encore une fois profondément la façon dont l’observateur s’imprègne du contenu. Les corps et les espaces informent des situations qui se déploient sur tout le spectre de la perception. À tel point qu’il devient impossible de raconter ce qui a lieu. Ses œuvres, dont les titres sont de véritables programmes métaphysiques, traitent de la contingence et d’une certaine forme de vernaculaire : une danse collective, une jeune femme qui téléphone dans la rue, une discussion dans un espace clos, une attente, une marche. Mais cet ordinaire apparaissant fonde un mystère. Et dans ces situations diurnes, les compositions ouvrent à une intensité qui flirte avec le mysticisme.

Des visages aux expressions discrépantes, impliquées ou non dans l’action. Des espaces dont il est difficile de savoir s’ils sont vides ou chargés d’informations. Des objets résiduels qui échappent à toute forme de symbolisme explicite. Le prisme de références à l’histoire de l’art, avec lesquelles joue visiblement l’artiste, n’est pas là pour faire bloc ni pour stabiliser notre connaissance. Il vient au contraire la mettre en jeu, l’actualiser en sensations.

Dans l’énonciation ou idéal de clarté, de profil, une femme s’adresse, l’autre reçoit. La référence aux annonciations de la Renaissance n’est pas le sujet. Il s’agit plutôt d’un transfert inversé qui ferait de la scène picturalement codifiée du Nouveau Testament, non pas un événement, mais un thème, la conversation. Il y a désacralisation de l’annonce et sacralisation de la conversation. Puisque l’occulte est transposé dans une situation quotidienne, une énonciation, c’est bien d’une forme étendue de réalité dont il est question.

La matière que Marion Bataillard appose est le fruit d’une sensibilité extrême à la lumière : les carnations, les couleurs des espaces, des objets et des corps qui vibrent à distance de toute obscurité. Certaines ombres vont jusqu’à disparaître, ce qui modifie en profondeur les places des éléments dans l’espace et les effets de la gravité. Bien que tout soit éclairé, il y a contraste de couleurs et de textures.

Certaines zones des lieux sont traitées picturalement comme s’ils appartenaient à un autre niveau de réalité visuelle : des contours apparaissent, des surfaces changent de propriétés, des zones laissent entrevoir des lignes de constructions. Parfois même il semble que le travail y ait été volontairement interrompu, que le geste du peintre ait été suspendu. Ces renversements compositionnels impactent la façon d’appréhender les œuvres, à un niveau autre que le visuel : il y a une dimension intensément sensuelle dans l’appréciation de ces jeux texturaux.

La figuration, cette connexion sensible aux choses matérielles et immatérielles du monde, connaît de nos jours une réaffirmation notoire, profondément transformée par l’usage généralisé des technologies nouvelles de l’image. Marion Bataillard fait partie de ces peintres qui relancent le défi méthodologique du tableau classique, en priorisant le rapport charnel, et donc cognitif, au support, au format, à l’espace, aux corps. Elle construit dans et vers le vivant : le sien et celui qui la circonscrit. L’action du peintre est projective et non médiale, incarnée plutôt que déposée. Quelque chose de physiologique irradie.

Roméo Agid
Docteur et enseignant-chercheur en Arts / Compositeur