du 28 septembre au 4 octobre 2018

Samuel Yal

Commissariat: Isabelle & Pascal Corniquel et Guido Romero Pierini
Château Conti, L’Isle-Adam

L’artiste attend près du four. Le travail de la céramique se révèle après cuisson: les couleurs, l’aspect, le rendu… Seule l’expérience permet d’avoir idée de la matière. Le grès ici aura la patine du bronze, là en ajoutant de l’argile, on pourra avoir une coulure intéressante. Samuel Yal multiplie les aller-retours entre modelage et cuisson et les phases de test avant de pro- duire une seule pièce. Il se laisse guider par la main avant même de suivre son idée, développant un instinct d’atelier. Il s’agit de voir la fêlure avant qu’elle n’apparaisse, d’interpréter une épaisseur de pâte, la consistance d’un émail. Les signes sont là pour qui sait les voir, ils trahissent tous la même délicatesse. Les porcelaines oscillent au bout de leur fil sur notre passage, l’air vibre et l’on est parcouru d’un étrange frisson. Une attention à l’espace, une qualité de suspens caractérisent les pièces de la série Oracles.

Samuel Yal ne prédit pas exactement l’avenir, il ne lit ni dans les entrailles du ciel, ni dans les volutes du thé. Il propose en revanche une manière d’habiter le présent, d’être là. Les visions qu’il projette au Château Conti à l’Isle-Adam en septembre prochain nous engagent dans un rapport plus attentif au monde, de l’ordre peut-être du pressentiment. L’image des quarante-neuf grenouilles que l’artiste a réuni en assemblée autour d’une mare plastique est ainsi évocatrice. Prise dans une salle d’exposition, cette scène peut signifier l’avènement d’une ère post-apocalyptique mais aussi évoquer un été particulièrement chaud. L’assemblée coassante, pour paraphraser La Fontaine ne quitte pas le spectateur des yeux. Elle agit, libre d’interprétations, comme une parabole, à la fois souvenir de l’avenir et rumeurs du présent. Les amphibiens de terre et de feu donnent l’impression d’être en train de fondre à moins qu’ils ne soient précisément en train de prendre forme, pris entre destruction et création…

Les dernières créations de Samuel Yal explorent une même tension. Entre le sol et le ciel, il déploie la forme familière d’un visage ou suspend des épées en mobile. Ses installations impliquent physiquement le spectateur et installent une attente à taille humaine. Personne n’ose s’approcher des formes menaçantes et fragiles des armes blanches qui constituent l’œuvre « Les Innocentes », et de même on longe bien les murs pour ne pas marcher dans le magma d’un corps céleste. Toujours sur le point d’éclater, les céramiques entretiennent un climat ambigu d’inconfort et de beauté. Elles peuvent se briser, elles peuvent nous blesser, il faut rester sur le fil. L’artiste est un équilibriste qui ne doit jamais tomber d’un côté ou de l’autre dans l’évidence. Il interprète la matière autant qu’il fait de son œuvre la matière à interprétation. Si la forme est déjà dans le bloc de terre, le modelage n’est pas une fin en soi; jusque dans la mise en scène en effet, la réflexion est à l’œuvre.

Oracles est un processus. Une série d’accrochages où la main conduit la pensée et la pensée conduit la main dans une sorte de conscience élargie.

Henri Guette
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