du 4 au 15 avril 2018

Guillaume Antoine, Miquel Barceló, Eric Bourguignon, Leonardo Cremonini, Hélène Damville, Eugène Delacroix, Jérôme Delépine, Edwige Fouvry, Emmanuel Gatti, Cécile Hug, Laurent Joliton, Rosy Lamb, Magdalena Lamri, Pierre de Loheac, Markus Lüpertz, Olivier Masmonteil, Claudio Parmiggiani, Paul de Pignol, Christophe Rouleaud, Marion Tivital, Bram van Velde, Edwart Vignot, Pascal Vilcollet, Miquel Wert, Wendelin Wohlgemuth, Zao Wou-Ki, Samuel Yal

Commissariat: Clara Pagnussatt et Guido Romero Pierini

Oscillant entre l’ancrage et l’envol, le pas porte. La cheville donne au pied la grâce de fouler, à la verticalité du corps la chance de rencontrer le sol que son passage caresse ou martèle. L’individu arpente, agit, attend. L’humanité avance, elle se dirige vers. Dans l’arrêt de l’image, le pas est parfois suspendu, indication d’un à-venir. Essence d’un être au monde entre action et suspens, le pas est témoin du passage de l’humain: traces dans les grottes préhistoriques, premier pas sur la lune – il va au bout de chaque chemin. Sauf que, des grottes à la lune, l’horizon n’est plus le même. Considérant l’activité humaine comme force géologique capable de marquer la lithosphère (enveloppe terrestre rigide de la surface de la Terre), l’Anthropocène parle d’un changement de paradigme: le geste humain porte à conséquence. L’immensité d’un espace en appel d’air, allant de soi à l’horizon, s’est mué en une injonction à être simultanément dans l’extra-large de la planète et l’infra- mince de l’intime. De cette tension résulte la sensation d’une responsabilité diffuse face à une menace imminente mais impalpable; faisant de chacun à la fois Damoclès et l’épée.

L’exposition « Anthropocène. Peurs et espérances » s’ouvre sur une œuvre d’Edwart Vignot 1, qui est une œuvre de Delacroix2, qui est le verso d’une œuvre de quelqu’un d’autre, qui se complète d’un pied étrusque (terre cuite du Ier ou IIe siècle) et d’un bout de tapis berbère du début du XXème siècle. Entrée en clin d’œil donc, sur ce miracle des vestiges qui gagnent en poésie à n’être pas frénétiquement conservés, pouvant ainsi ressurgir au hasard et au verso de nouvelles traces. Entrée de plain-pied dans ce qu’apportent peurs et espérances : mécanismes de protection et surgissements. Magie de l’imprévu. Et l’humour de continuer, avec poésie, dans les pas de Pierre de Loheac, dont l’œil voit en toute empreinte un vestige à regarder comme seule trace d’un autrefois ou réseau de lignes à lire comme un chiromancien. Ce que ces œuvres disent au sujet de l’Anthropocène: distance. Distance nécessaire face au temps accéléré du présent, suspens de la contemplation (pensons au Grand Faune d’Edwige Fouvry dont le regard et la pause, intenses, attendent activement, après l’effondrement, l’avènement de ce qu’ils espèrent). Distance et présence. À l’inverse de l’expertise qui tente de trier des données qu’on voudrait brutes, l’art adresse l’expérience, donc le senti. Prenons le travail de Cécile Hug: un été en Calabre, des oliveraies millénaires brûlent pour des raisons criminelles. L’odeur se répand. La futilité du geste, dont la rapidité d’exécution tranche avec sa portée, prend littéralement à la gorge, parce que porté par le vent… ce seul amant de la cueilleuse du poème « Arbrisseau, arbrisseau »3 qui inspira l’artiste.

La jeune fille au beau visage
Est là, à cueillir des olives;
Le vent qui courtise les tours
Vient à la prendre par la taille.

Question de matière. Comment l’huile, si brillante et précieuse, si ancestrale peut-elle rendre le plastique? Qu’a-t-elle à en dire? Couleurs. Pascal Vilcollet ne suggère en rien qu’il y aurait quelque chose de noble à cette accumulation frénétique de couches mais elles sont là et chatoient. L’image est un écho de ce qui est perçu, elle réverbère. Dans son travail, Olivier Masmonteil fait ainsi surgir sur une même surface, celle de la toile, les différentes strates qui infusent la peinture. L’Odalisque Baigneuse conjugue les fantômes. D’abord celui d’Ingres, dont le regard « en atelier »4 rend le corps de la femme et la veine orientale étonnamment glacés mais séduisants par des libertés en contorsion, plus intérieures que données. Puis, comme en superposition, un bloc de béton des années 50 dont la fonction, sur la plage de Dunkerque est de surveiller ou secourir. Étonnamment, le bâtiment lévite dans un espace dont le ciel aux teintes rosées nous parle d’une fin de jour apaisée tandis qu’irradie le vert à l’endroit où les rayons du soleil touchent l’eau, comme sous l’écran des semblants. Grammaire du tableau: c’est parce qu’il est frontal qu’y tiennent tant de pistes, strates d’une histoire imprononçable.

Mêmes fantômes, mais tissés autrement, dans les dessins de Magdalena Lamri: parle-t-on de ruines ou de décors, n’y a-t-il pas quelque part un essentiel de l’humain à louer en termes de capacité d’adaptation, de vie, dans tout environnement? Ici, la superposition parle de fusion, ou d’indifférence: nous piqueniquerons malgré tout. Force de l’intime: corps et âmes imperturbables quels que soient les risques encourus – l’humanité persiste. Cette indifférence, ce grain hautain qu’indiquent mentons levés, regards éteints, visages absorbés par un au-delà: ce qui nous rend à la fois terribles et touchants.

Trouver l’équilibre entre l’extériorité infinie du monde et l’intérieur insondable d’un moi dont je ne saisis pas l’entièreté. Sont-ce des résonnances d’âme ou de ces paysages immenses de point du jour qui nous font face dans les œuvres de Jérôme Delépine? Est-ce le fragment d’un souvenir amoureux ou le début d’un effacement global dont nous parle Rosy Lamb?

Clare Mary Puyfoulhoux
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